Archive for juillet, 2005

« Le moment est venu d’établir un cadastre »…

Dimanche, juillet 24th, 2005

Théorie sociale ou sociologie ?

Le premier symposium du groupe d’étude de sociologie de la santé mentale de l’association Britannique de Sociologie a tenu son premier symposium le 30 Juin dernier Nottingham, Nottinghamshire Healthcare NHS Trust, UK : repenser les frontières de la sociologie de la santé mentale.
La journée, organisée par Lydia Lewis (Univ. Aberdeen) & Louise Woodward (NHS Nottingham), était divisée en quatre sessions efficacement rythmées d’environ 1 heure, 15mn d’intervention et 5 minutes de questions-réponses :

1. Compréhension profane, médicale et sociologique de la santé mentale et de la souffrance.
2. Penser la souffrance psychique

Session parallèle :

3. Perspectives sociologiques sur les usagers des services de santé mentale
4. Perspectives sociologiques sur le champ des services de santé mentale
5. Questions conceptuelles de sociologie de la santé mentale.

Plutôt que de résumer les interventions qui finiront par paraître sur le site Internet du groupe d’étude, je propose de dégager les lignes de force des présentations et de ma propre communication « a sociological perspective on mental health : what is at stake ? » (session 5).
L’appel communication pouvait s’entendre de multiple manières : frontière entre psychiatrie et sociologie, frontière du champ d’étude par rapport la sociologie médicale ou des émotions, etc. Questions bien embarrassantes… et fait songer une formule de Roger Bastide dans un ouvrage aujourd’hui épuisé datant de 1965: « Le moment est venu d’établir un cadastre »… La sociologie médicale est clairement partagée entre « simples » sociologues et professionnels « informés » par la sociologie ou une théorie sociale. Le problème n’est pas récent. La réponse n’est pas indifférente. Le débat ne relève pas seulement d’une question de juridiction professionnelle mais également d’objet et d’échelle d’analyse. On peut en effet étudier les institutions médicales, la relation patients-équipes, l’expérience du malade sans les réinscrire dans le champ (économique, politique, juridique, etc.) de la santé et de ses transformations sociales. Mais cela ne donne pas la même sociologie. Bryan S. Turner (1987) a proposé un modèle pour articuler ses dimensions de l’analyse sociologique pour ne pas en faire des approches antagonistes.

Cette tension parcourait cette journée. Bien qu’il était parfois difficile de discerner dans certaines interventions une problématique clairement sociologique cela a donné au symposium une dimension dialogique entre approches croisées. C’était plutôt réussi. Il n’en demeure pas moins un point rappeler.

Subordonner la sociologie

Il est en effet utile de rappeler qu’il existe principalement deux manières classiques de subordonner la sociologie (et l’anthropologie) autre chose qu’elle même :

(i). En lui demandant de répondre aux questions qu’elle ne se pose pas : c’est l’assignation de la discipline un rôle d’expertise en marge de la santé mentale. On lui réserve une place de choix dans la division du travail : l’étude des facteurs sociaux ou culturels d’une quelconque étiologie des maladies mentales. Dans ce cas de figure, acritique, le sociologue tient pour légitimes les catégories nosographiques et produit une théorie de la cause sociale des maladies mentales. Les usages de l’anthropologie ou de la sociologie des fins psychothérapeutiques (certaines formes d’ethnopsychiatries) sont une variante intéressante de cette figure. Pour une critique de l’ethnopsychiatrie lire par exemple : Didier Fassin, « Les politiques de l’ethnopsychiatrie. La psyché africaine, des colonies africaines aux banlieues parisiennes », L’Homme, 153 - Observer Nommer Classer, 2000

(ii). En répondant aux questions qu’elle se pose avec des théories du mental importées : c’est l’ensemble des pseudo disciplines qui s’affublent d’un qualificatif distinctif en fonction de leur allégeance théorique : anthropologie cognitive, clinique, psychanalytique, analytique, etc. Dans ce cas de figure, également acritique, le sociologue tient pour légitime les théories du mental dont il fait usage pour répondre des difficultés qu’il ne sait résoudre avec les outils de sa propre discipline, c’est un aveu d’échec ou d’impuissance. J’ai dit ce que je pensais de l’usage de la psychanalyse en anthropologie dans un article récent : « Le sens de l’équivoque. Les usages de la psychanalyse en anthropologie », in : Anthropologie et sociétés, vol. 29, numéro 1, 2005 : 205-214

Une sociologie de la santé mentale

Ma communication avait deux objectifs :

1. faire un bref état des lieux du champ d’étude en France et présenter trois nouveaux axes de recherches sociologiques structurantes : l‘analyse de la juridiction des problèmes personnels (psychanalystes et psychothérapeutes). L’analyse des enjeux de politiques de santé mentale. L’analyse de la psychologisation de la société.

2. Dégager les enjeux d’une perspective sociologique de la santé mentale : on peut déduire de mes propos précédent des postulat aussi simples que fondamentaux. La santé mentale n’est pas un euphémisme pour désigner psychiatrie et maladies mentales, c’est un champ de force où s’affronte définitions des maladies et des conceptions de la santé. L’analyse ne peut se réduire des unités d’analyses prédéfinies (institution psychiatrique,etc.) etc. L’enjeu est de poser des questions et proposer des réponses sociologiques.

A suivre…

Références

Roger Bastide
Sociologie des maladies mentales, Paris, Flammarion (« champ »), 1965, 314p. (p.5)

Bryan S. Turner
Medical Power and Social Knowledge, London, Sage publication, 1987, 256p.