Comme une traînée de poudre ?

août 8th, 2005

Je me suis penché, depuis quelques jours, sur le dossier d’été de l’Express (18/07/2005) dirigé par Delphine Saubaber et Natacha Czerwinski intitulé : « Attend-on trop des psys ? ». Les articles sont librement accessibles sur le site du magazine aux cotés des archives consacrées au même thème. La forme interrogative fait déj pressentir une réponse positive même si au premier abord rien n’indique qui est ce « on » et qui sont ces « psys » ? Je ne vais pas me livrer ici une analyse sociologique qui exigerait la constitution d’un corpus et la formulation d’une problématique. Une étude de ce genre a déj été en partie réalisée par la sociologue Dominique Melh (2003) dans plusieurs publications auxquelles je renvoie le lecteur. Plus simplement, je proposerai quelques remarques élémentaires partir d’une lecture sociologique qui peut s’avérer utile pour interroger ce genre de discours.
Les médias ont largement amplifié ou promu les « conseils psychologiques », certains en devenant même spécialistes. Mais dans le cadre de ce dossier, l’inflation de ce recours devient un phénomène de sociétés perçu présent comme inquiétant, se répandant comme une traînée de poudre : la psychologisation ou psychiatrisation de l’existence. L’herbe repoussera t-elle après l’invasion « Psy » ?

(1). « Psys » fourre-tout. Le dossier agrège sous une même rubrique « psy » des activités, des discours et des contextes qui, d’un point de vue empirique, n’ont rien en commun. Mais, ce faisant, il offre un tableau homogène qui laisse l’impression d’une omniprésence par énumération et rapprochement rapide. Le tout renforce une intuition de sens commun, plutôt urbain et un rien parisien. Les psychanalystes et leur divan sont rapprochés des psychiatres ou des psychologues, les institutions de soins des dispositifs d’écoute ou de la surconsommation de psychotropes, les pratiques cliniques des discours médiatiques, etc. Chaque élément ou segment du champ de la santé mentale soulève des problèmes qui peuvent certes dans certains cas être rapprochés mais cela exige d’en connaître le contexte précis.

(2). « Psys » tout faire. Qui dénonce la psychiatrisation ? Les professionnels eux-mêmes ! « Ils sont partout! », commencer par les experts convoqués et cités en appui de ses propos. Comme dans le § 1, le dossier tombe mon sens dans ce qu’il dénonce. Le « on » recouvre toutes les « demandes sociales » qui veulent faire un usage de l’une ou l’autre de ces activités ou discours. Cela recouvre le problème complexe des usages sociaux de la psychiatrie (c’est l’objet de l’itw. du Dr Daniel Zagury), de la psychologie ou de la psychanalyse, etc et la résistance des professionnels aux politiques de santé. Ainsi, les associations de psychologues ont bien conscience des effets de la psychologisation car le risque d’une « psychologie sans psychologue » est grand. Mais ceux-ci sont clairement divisés sur la question. On trouve le même type de discours du coté des instances professionnelles des psychiatres, une « psychiatrie sans psychiatres ». Que signifient ces formules ?
La thèse de la psychiatrisation, très générale, fonctionne sur le même mode que le discours critique, bien connu en sociologie de la santé, concernant la médicalisation des problèmes sociaux et la domination médicale. La sphère médicale étend sa juridiction de nouveaux objets en les décrivant en termes médicaux, en créant des structures de soins adaptées et en les traitant avec une intervention médicale. L’objectif de la thèse est de dévoiler la fonction extrathéorique (i.e. idéologique) de cette annexion : contrôler la déviance. Les choses ne sont pas si simples. C’est une thèse qui doit être fondée sur une étude empirique circonscrite, l’alcoolisme par exemple (Dargelos, 2004). Le public profane peut en effet soutenir ou exiger une catégorisation médicale ( travers un mouvement social ou une association). C’est même une demande qui tend augmenter. L’institution médicale fonctionne désormais dans un champ de force complexe. Et l’envers de ce processus indique également une perte : la perte d’autorité professionnelle et une déprofessionalisation (une psychiatrie sans psychiatres)… La question est donc de savoir si la « psy » survivra son succès ?

(3.) La « Psy » substitut de la religion. « Le psy a conquis le monopole de nos âmes ». Mais de quel concept d’âme parle t-on ? C’est une chose de dire par exemple qu’une conception religieuse de l’âme est une condition nécessaire pour l’apparition d’un intérêt pour l’intériorité. Cela en est une autre de les confondre. La généalogie des institutions ne permet justement pas de tirer ce type de conclusion ou de filer la métaphore religieuse que l’on réserve en général la psychanalyse (« le lit de confession et de rédemption: le divan »). Quel est le statut de la parole en psychanalyse : associer librement, est-ce se confesser ? Interpréter, est-ce offrir l’absolution attendue ? Acquérir une nouvelle façon de parler, est-ce l’apprentissage d’un langage (« la nouvelle lingua franca ») ? Evidemment, non. Son accès est-il aussi simple que passer le porche d’une église ? Non. Il n’y a pas grand sens de dire que « désormais, culpabilité ou non, au moindre bobo, on fonce tous, ou presque, s’allonger sur le lit de confession et de rédemption: le divan. », tant que l’on ne précise pas qui sont ses « tous, ou presque » et comment ? D’ailleurs, si les choses étaient si simples et l’accès si aisé, pourquoi le rappel rituel « Psy… quoi? » qui spécifie les qualités des -iatres, -ologues, -analystes et -thérapeutes…Comment pourrions-nous nous tromper ou nous égarer si notre monde était totalement défini en terme « psy » ? La question est plutôt de savoir comment on entre, quelles en sont les conditions sociales et comment on s’oriente dans ce champ ? Il ne manquait plus que l’individualisme pour parfaire le tableau…«l’individu» aussi abstrait que « dessoudé du socle familial, religieux, politique, moral… ».

Je reviendrai prochainement sur les explications (macro)sociologiques de la diffusion rapide de la psychanalyse en tant que système d’idée au point de devenir l’idiome dominant pour l’étude de la personnalité, des relations humaines et des problèmes personnels. Dans ce cas l , la sociologie de la santé mentale emprunte ses outils d’analyse la sociologie de la culture. Dans quelle mesure est-ce un choix pertinent ?

Références :

Danièle Carricaburu & Marie Ménoret, Sociologie de la santé, Institutions, professions et maladies, édition Armand Colin, 2004, 235p. (« collection U »)
Bertrand Dargelos, « Alcoolisme. Lutte contre l’alcoolisme et transformations d’un problème social : le cas de la France », in Dominique Lecourt, dir., Dictionnaire de la pensée médicale, Paris, PUF, 2004, p. 21-24.
Samuel Lézé, « Compte-rendu de Dominique Melh », L’Homme : 173/2005, pp. 272-73
Dominique Mehl, La bonne parole. Quand les psys plaident dans les médias, Paris, Edition de La Martinière, 2003, 398p.

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