L’analyse des controverses
Vendredi, septembre 23rd, 2005J’observe, dans un silence méthodique, les diverses réactions à la publication récente du Livre noir de la psychanalyse :

La question est de savoir s’il s’agit d’une controverse scientifique (i.e. débat public ou des adversaire s’affrontent par leur prise de position antagoniste) ou une simple polémique (i.e. « Un échange de discours, public et violent, entre intellectuels », e.g. le sociologue Pierre Bourdieu et le journaliste Daniel Schneidermann. Fortin, 2000). La réponse est le plus souvent apportée par les protagonistes eux-mêmes qui vont lutter pour dégrader ou élever le statut de leur échange.
C’est l’occasion de procéder à une analyse de controverse en reprenant une partie de mon cours de L3 de sociologie des sciences que j’ai consacré à un cas particulier de controverse épistémologique ouverte : la psychanalyse… L’enjeu tourne autour de deux questions fondamentales concernant sa nature : scientificité et efficacité de la psychanalyse.
L’objectif de ce genre d’étude n’est pas de prendre parti ou de donner une expertise, mais de suivre le déroulement sinueux d’une controverse. L’exercice consiste à décrire le plus soigneusement possible l’éventail des positions prises par les acteurs de la controverse, la dynamique des débats, les arguments techniques échangés, leur traduction par les différents média, ainsi que les raisons de ces évolutions.
Plus précisément, qu’est-ce qu’une controverse? En voici une définition restreinte (à l’arène scientifique) et une définition large (qui s’étend alors à des arènes extrascientifiques) :
« Du point de vue sociologique, une controverse scientifique se caractérise par la division persistante et publique de plusieurs membres d’une communauté scientifique, coalisés ou non, qui soutiennent des arguments contradictoires dans l’interprétation d’un phénomène donné. » (e.g. la controverse sur la génération spontanée Louis Pasteur (1822-1895) et Félix-Archimède Pouchet (1800-1872) entre 1859-1864). Raynaud (2003 :
.
« Un porte-parole ou un intermédiaire est-il représentatif ? Cette question est pratique et non théorique. Elle se pose de la même façon pour les coquilles Saint-Jacques, les marins-pêcheurs et les collègues scientifiques. Nous nommons controverses toutes les manifestations par lesquelles est remise en question, discutée, négociée ou bafouée la représentativité des porte-parole. Les controverses désignent donc l’ensemble des actions de dissidence. ». Callon (1986)
La préparation de l’analyse demande du temps : il faut rassembler et organiser des documents de toute nature (journaux, toile, revues de vulgarisation, revues savantes, littérature “grise”, itw. etc.), délimiter la controverse, expliciter l’objet et dégager les enjeux.
Comment analyser le corpus ainsi rassemblé ? En suivant par exemple un cadre d’analyse assez simple que j’ai adapté à partir de l’ouvrage de Raynaud (2003)
1. Identifier précisément l’objet de la controverse : fait, méthode, théorie, etc.
2. Cartographier les polarités : acteurs, institutions et positions défendus positions actuellement, aussi aberrantes qu’elles soient, sans prendre parti. (Nombre de camps) Rechercher les tensions, conflits et hiérarchie entre personnes. Eclaircir les enjeux et les préoccupations des acteurs.
3. Analyser les arguments, la rhétorique et l’usage des concepts
4. Extension disciplinaire : nombre, nature (physicien, géologue, ingénieur, etc. ) et types d’institutions scientifiques (privées, publiques).
5. Intensité : violence des procédés, degré d’irréductibilité des acteurs
6. Durée : noter le déroulement chronologique, l’allure (lent, rapide) et les séquences (récurrence ou ponctualité)
7. Type de forum : support de la controverse (rapports, articles scientifiques, de presse, média, etc.)
8. Types de reconnaissance : Tous les acteurs reconnaissent-ils la controverse ? enjeux de la reconnaissance
9. Type de règlement : abandon, etc.
A suivre donc…
Références :
Michel Callon, « Eléments pou une sociologie de la traduction. La domestication des coquilles Saint-Jacques et des marins-pêcheurs dans la baie de Saint-Brieuc », L’Année Sociologique, 1986, n°36, pp.168-208
H. T. Engelhardt & A. L. Caplan (eds), Scientific Controverses. Case Studies in the Resolution and Closum of Disputes in Science and Technology, New York, Cambridge University Press, 270p.
Jean-Louis Fabiani, «Controverses scientifiques, controverses philosophiques. Figures, positions, trajets», Enquête, 5,1997, pp. 11-34.
Pascal Fortin, “Bourdieu, Schneidermann et le journalisme : Analyse d’une contre-critique“, Commposite, 1, 2000
Dominique Lecourt, L’Amérique entre la Bible et Darwin (rééd. Quadrige/PUF, 1998)
Lyssenko, histoire réelle d’une ” science prolétarienne ” (rééd. Quadrige/PUF, 1995)
Dominique Raynaud,Sociologie des controverses scientifiques, Paris, Puf, 2003, 222p