L’analyse des controverses…(2)
octobre 4th, 2005Avant d’en venir aux réactions, commençons l’analyse de la controverse avec des remarques élémentaires…
Un débat ancien dans un contexte nouveau
L’objet du débat suscité par la parution du Livre noir de la psychanalyse porte sur la nature de la psychanalyse : il s’agit de mettre publiquement en doute sa (i). Scientificité et son (ii). Efficacité. Cet ouvrage réactive ainsi un débat ancien, récurrent et protéiforme qui n’a pas trouvé jusqu’ présent de règlement possible. Les controverses autour de la psychanalyse se traduisent habituellement par des alternatives unilatérales assez violentes qui aboutissent au mieux un dialogue de sourds. Pourquoi cette virulence et ces difficultés ? Si le discours psychanalytique provoque d’entrée de jeu l’apparition de partisans et d’opposants, ce n’est pas entièrement en raison de son contenu doctrinal et de la nature de son savoir. Il faut prendre en considération au moins deux facteurs sociologiques :
1. Une stratégie d’automarginalisation
Les institutions psychanalytiques suivent une stratégie d’existence et d’organisation qui valorisent l’automarginalisation (Bos, Park, Pietikainen : 2005). Les opposants la psychanalyse ou au freudisme forment ainsi un des éléments d’un jeu qui fonctionnerait sans doute moins bien sans. Sans cette énergie continuellement dépensée (par les militants freudiens) pour ou (par les militants antifreudiens) contre la psychanalyse, il resterait en France peu de choses de la légitimité culturelle de la psychanalyse. Il est donc possible de faire l’hypothèse qu’une des raisons de la crainte des psychanalystes une réglementation (ou professionnalisation) possible de leur activité est de perdre (non des avantages, mais…) ce mode original d’existence.
Cette situation contraste d’ailleurs avec le peu d’investissement consacré pour rendre intelligible la psychanalyse dans une histoire (qui ne soit pas d’emblée psychanalytique, hagiographique ou militante) et une sociologie (qui ne soit pas a priori critique ou acquise l’usage de la psychanalyse) de la santé mentale. Évidemment, ce type d’approche que je défends, entend rendre intelligible ce mode original d’existence (et non le soutenir ou le détruire) dont l’apport contribue directement des problématiques strictement sociologiques (Strauss et Schatzman, 1966). Il suffit de suivre trois principes d’analyse : (i). « Mettre entre parenthèses ou éviter d’émettre des jugements scientifiques sur l’utilité pratique des diverses activités psychothérapeutiques ». (ii). « Mettre entre parenthèses la question de la validité scientifique du modèle psychologique qu’elle examine. » et (iii). « le présupposé le plus important de cette analyse sociologique est qu’elle s’effectue dans un cadre de référence lui-même sociologique. Cela signifie que les méthodes sociologiques de l’analyse doivent être poussées jusqu’ leurs limites intrinsèques, et ne pas être bloquées par des limites énoncées par une autre discipline. Ce procédé exclut la pratique commune des sociologues américains de concéder aux psychologues des réserves extraterritoriales l’intérieur de l’univers sociologique du discours (politesse, soit dit en passant, rarement rendue par les psychologues). Quels que puissent être les mérites méthodologiques des autres disciplines, le sociologue ne peut leur permettre de lui dicter les limites de son travail. Même dans d’autres domaines de recherche, le sociologue ne peut permettre au juriste ou au théologien de dresser des panneaux « défense de passer » sur le territoire qui est en raison des règles de son jeu propre, son légitime terrain de chasse sociologique. » Berger (1981 : 50-51. Je souligne).
2. Une lutte de définition
Mais il ne faut pas se laisser entièrement capter par la controverse qui toucherait exclusivement la psychanalyse en elle-même. Car la lutte s’inscrit dans un (ou des) contexte de santé mentale la fois plus large et plus complexe qui ne date pas d’hier. Des questions comme “de quelle nature sont les perturbations mentales ? Peut-on les nommer et les classifier ? Peut -on agir sur elles par des techniques (parole, communautés ou médicaments, etc.) ou une démarches particulière, comment et combien de temps ? ” ont des réponses apportées par des idéologies ou des conceptions de traitements totalement divergentes. Depuis plus de cinquante ans, les institutions de santé mentale se livrent une lutte pour la définition de la « bonne » santé et du « bon » traitement. Dans le contexte américain qui semble se propager rapidement, le recours la rhétorique « technique » (je suis plus efficace que toi) et « scientifique » (je suis plus scientifique que toi !) si l’on songe l’épisode du DSM (Kirk & Kutchins, 1998) pour évincer ses rivaux est une réplique de la faction «
médicale » et minoritaire de la psychiatrie sa version dynamique majoritaire (i.e. psychanalytique).
Le livre noir participe la fois du renforcement de l’automarginalisation de la psychanalyse (les psychanalystes ont l’opportunité médiatique de rappeler combien la psychanalyse est spécifique, irréductible, etc.) et s’inscrit dans une lutte de définition sur ce qu’est la “bonne” démarche thérapeutique.
Il nous faut présent comprendre ce qu’est un “livre noir”…
Références :
Peter L. Berger « Pour une compréhension sociologique de la psychanalyse », Affrontés la modernité. Réflexions sur la société, la politique, la religion, Paris, Editions du Centurion, 1981, pp. 45-59 [initialement publié en 1965 dans Social Research, 32, pp.26-41].
Jaap Bos, David W. Park, Petteri Pietikainen, “Strategic self-marginalization: The case of psychoanalysis”, Journal of the History of the Behavioral Sciences, Juin 2005, p 207-224
Stuart Kirk & Herb Kutchins, Aimez-vous le DSM ? Le triomphe de la psychiatrie américaine, Coll. Les empêcheurs de penser en rond, Institut Synthélabo, 1998, 424 pages
Anselm Strauss & Leonard Schatzman, ” A sociology of psychiatry : a perspective and some organizinfg foci”, Social problems, 14, 1966, pp. 3-16