L’analyse des controverses…(4)
octobre 11th, 2005Pour comprendre la fois le ressort des facteurs sociologiques que j’ai précédemment évoqué et la réception du « livre noir », il est nécessaire de dire deux mots du contexte français de « la » psychanalyse. Petit retour en arrière…
(i). À la suite d’Édith Kurzweil (1989), il faut constater qu’il n’y a plus de doctrine freudienne cohérente. La pratique psychanalytique s’est bien éloignée de celle de Freud lui-même. Faut-il en déduire l’existence d’une multiplicité de psychanalyses ? Aux psychanalystes de répondre ! Quoiqu’il en soi, il y a de forte chance que la critique de la praxis freudienne ne porte pas sur les formes contemporaines de la psychanalyse. Il semble préférable de comprendre les usages psychanalytiques de Freud, Lacan, Winicott, etc. que ce soit pour se distinguer comme un herméneute particulier au sein d’une institution que, plus communément, pour trouver des points de repère dans les cures par principe incertaines conduites avec chaque patient. Il faut aussi prendre en considération la sociohistoire particulière de la psychanalyse en France, certains auteurs comme Turkle (1982) interprétent l’épisode lacanien comme l’avènement d’une psychanalyse la française portant jusqu’ son terme (ou l’extrême) la logique d’automarginalisation de la psychanalyse, discipline autonome, spécifique, irréductible, affranchie de ses allégeances la psychiatrie ou la psychologie. La valorisation de la dimension problématique du discours psychanalytique est sans doute l’une des clés de son succès. Il s’ensuit une légitimité institutionnelle très paradoxale, plus culturelle (un « ce qui va de soi » qui n’est proprement dit jamais discuté, une distinction de certains professionnels) que sociale (sous forme d’une profession ou d’une discipline académique). Les formes institutionnelles que prend la psychanalyse dans bien des pays donne voir des styles de pratique et des supports théoriques variables.
(ii). Depuis les années 80, l’espace libéral de la santé mentale en France remanie son équilibre par l’émergence de spécialistes (les « psychothérapeutes ») qui ne suivent plus cette logique et la renversent même au profit d’une logique de professionnalisation. Une lutte de définition sur ce qu’est la “bonne” démarche thérapeutique s’est ainsi manifestée récemment au cours du processus de réglementation des psychothérapies. Une lutte moins visible se déroule également depuis 10 ans au sein des institutions psychiatriques (l’espace public de la santé mentale) où les psychiatres et psychologues formés aux thérapies cognitives semblent prendre une place de plus en plus conséquente (parmi les nouveaux entrants notamment : une simple question de génération ?). Sans une enquête détaillée sur les trajectoires sociales et professionnelles de ces thérapeutes, il est difficile de dire comment s’est développé ce nouveau segment ambitieux et animé de beaucoup de prétentions (la « scientificité » et « l’efficacité » notamment). Une chose est certaine : le modèle psychanalytique est une cible de choix. Parmi les auteurs ayant participé au « livre noir » on retrouve la contribution des « pionniers » américains (Albert Ellis et Aaron Beck) et de quelques représentants français (Jean Cottraux, Didier Pleux, etc.). Faut-il pour autant en déduire une contre attaque comportementaliste l’égard de la psychanalyse ?
Ces quelques lignes qui s’exercent une certaine fadeur préparent l’analyse de la controverse en tant que telle, de ses protagonistes (Qui participent l’arène médiatique ?) comme du répertoire polémique sous forme d’oppositions ou de confusions. Et surtout : qui s’adresse t-on ? A qui répond t-on ? Il faut ici se rappeler Aristote :
« II ne faut pas discuter avec tout le monde […] car, l’égard de certaines personnes, les raisonnements s’enveniment toujours […] il est préférable de ne pas se commettre avec les premiers venus, car alors, une discussion malheureuse en découle. Et, en effet, ceux qui s’exercent ainsi sont incapables de discuter sans en arriver une altercation. »
Aristote, Les topiques, trad. Tricot, Paris, Vrin, 1974, p. 367-368.
A suivre…
Références :
Sherry Turkle. La france freudienne, Paris, Grasset, 1982, 303 p.
Edith Kurzweil.The freudians, a comparative perspective, yale university press, New Haven & london, 1989, 371p