La prolifération des maladies mentales…
Mercredi, novembre 9th, 2005Dans un article savoureux au titre espiègle (“Allons-nous tous devenir fous ou les experts sont-ils dingues?”) Stuart A. Kirk (co-auteur avec Herb Kutchins de Aimez-vous le DSM ?, Empecheurs Penser en Rond, 1998) interroge la prolifération des maladies mentales que provoque l’absence de limite entre le normal et le pathologique dans le Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders (DSM). Le pathologique rogne sur le normal. Une véritable épidémie (il y a beaucoup � dire sur les usages rhétoriques et métaphoriques du terme “épidémie”, d’obésité, etc.). Se succès, dit-il, fut de longue date préparé par la psychanalyse : chacun de nous est un névrosé qui s’ignore, il suffit qu’un expert (un docteur Knock) le découvre…
On reconnait l� une version de la thèse de la psychiatrisation de notre existence. La psychopathologie de la vie quotidienne contribue ainsi au “mouvement pour la perfection individuelle”.
un morceau de choix :
“Depuis 1979 par exemple, certains des nouveaux troubles et catégories qui ont été ajoutés incluent l’attaque de panique, l’anxiété généralisée, le syndrome de stress post-traumatique, la phobie sociale, la personnalité limite [borderline en anglais, ndt], le trouble de l’identité sexuelle, la dépendance au tabac, les troubles du comportement alimentaire, les troubles de la conduite, le trouble de la défiance oppositionnelle, le trouble de la personnalité, le trouble du stress aigu, les troubles du sommeil, les désordres liés aux cauchemars, les troubles de rumination, les troubles d’inhibition du désir sexuel, l’éjaculation précoce, les troubles de la fonction érectile et le trouble de l’excitation féminine. Si vous ne vous retrouvez pas sur cette liste, ne vous inquiétez pas, davantage sont dans les travaux de la prochaine édition du DSM.”
Et la chute :
“On demande au public d’avaler l’idée que toutes les manifestations des troubles humains - de l’anxiété, des disputes entre personnes, aux mauvaises conduites de toutes sortes - soient considérées non comme d’inévitables formes de la comédie humaine, mais comme une psychopathologie � traiter, généralement avec des médicaments, comme des maladies � chasser. L’idéal implicite - le campeur en bonne santé, normal et vraiment heureux - convenablement traité par un médicament - ne ressentira ni soucis sérieux, ni animosité, ni tristesse pour des pertes ou des échecs, ni déceptions avec ses enfants ou entre époux, pas de doutes sur eux-mêmes ou de conflits avec les autres, et certainement pas d’idées ou de comportements bizarres. Leurs humeurs seront parfaitement contrôlées en toutes circonstances, et les jours avec des cheveux en bataille appartiendront au passé.
Est-il inévitable que pour le reste d’entre nous, les récalcitrants, résistants défectueux au mouvement pour la perfection individuelle, soient comptés au nombre des déséquilibrés mentaux ? Comptez moi parmi eux.”
On ne peut pas nier la prolifération des troubles mentaux spécifiques (que l’on soigne avec des médicaments spécifiques), mais il faut rendre intelligible le mécanisme qui l’engendre. Le principe d’engendrement est-il entièrement psychiatrique ? Ou bien, faut-il rechercher des logiques sociales dans le champ de la santé mentale (laboratoires pharmaceutiques, Assurance maladie, etc.) ? Ou bien, dans le champ politique ?