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Comment devient-on cannibale ?

Lundi, février 19th, 2007

J’ai assisté dernièrement à une séance du film « Hannibal Lecter. Les origines du mal ».Les origines du mal Durant la projection, j’étais un peu divisé sur le grille de lecture à appliquer : anthropologie du cannibalisme ou sociologie de la santé mentale. En voici une combinaison, le sujet offrant au spectateur un schème explicatif pour comprendre comment on devient un tueur en série cannibale. Avec le verbe « comprendre », il ne s’agit pas seulement de saisir l’évènement traumatique initial dans la petite enfance de l’anti-héro, mais aussi d’en partager moralement toute l’horreur et l’indignation. Selon un registre bien connu et largement diffusé, le bourreau fut initialement victime ; le monstre fut naguère un innocent.

Dans un jeu de contraste massif (hâvre de paix ; éducation aristocratique sophistiquée ; intelligence/et brutalité de la Seconde Guerre mondiale ; opportunisme primaire de triste personnage ; insupportable médiocrité des hommes ordinaires), le jeune Hannibal ne devient pas, confronté à la misère du monde et à son injustice, Boudha… mais un dangereux psychopathe construit sur des oppositions paradoxales. Mais pas n’importe quel psychopathe ou figure du mal : un cannibale. Il ne s’agit pas ici d’une simple anthropophagie comme le montre par exemple le film La colline a des yeux dont le remake récent est très suggestif… L’exception devient la règle, le rituel devient boucherie et le crime, une simple chasse…

Renouons les fils de l’intrigue. L’explication suggérée requiert au moins la distinction de trois types de cannibalisme qui successivement se convertissent en folie meurtrière :

1. Un cannibalisme de survie exceptionnelle : la soeur du jeune Hannibal (Micha) est tuée et dévorée sous ses yeux par des soldats nazis. C’est leur seul moyen de survie en période de débâcle. Pire, il apprend de la bouche d’un des hommes qu’il a lui-même participé au festin…

2. La vengeance et un cannibalisme rituel : Jeune homme et étudiant en médecine, Hannibal se remémore la scène traumatique en prenant un sérum de vérité. Ces cauchemars cessent peu à peu. Mais loin de provoquer un effet de catharsis, il passe à l’acte de vengeance. Méthodiquement, il retrouve alors les hommes qui ont dévoré sa soeur et les tue avec une cruauté raffinée. Le mode opératoire n’est pas encore stabilisé. Il prend en partie la forme d’un cannibalisme ritualisé en prélevant par exemple les joues pour les cuisiner et met en scène les restes. L’ex-leader du groupe de soldats ne fait pas l’objet d’une longue préparation culinaire… On suggère qu’il dévore crue sa langue… l’acte meurtrier oscille donc entre l’éthos aristocratique (avec un katana, il tranche la tête d’un boucher ayant manqué de respect à sa protectrice) qui répare l’affront ou l’injustice et la simple bestialité, qui l’emporte.

3. Un cannibalisme criminel : il me semble, mais je n’ai pas lu les ouvrages de Thomas Harris qui inspirèrent cette saga, que les conditions sont alors réunies pour produire le cannibalisme criminel. Une fois réparée l’injustice en châtiant ceux qui avaient survécu à la faim en mangeant sa soeur, il n’en demeure pas moins qu’il doit aussi sa survie au plat réalisé avec elle… Il devient alors maudit et son destin de tueur est scellé. Il bascule dans la répétition en devenant lui-même un bourreau. La série de meurtres qui marquera sa carrière déviante rappellera la répétition d’une situation problématique qui ne trouve pas de solution logique… Ce qui n’est pas bon à penser est alors bon à manger…

Mais en même temps, le jeu de l’acteur ne marque pas l’entrée progressive de son personnage dans la folie. Qu’il ne montre pas de signe de déraison ne trompe pas l’inspecteur chargé de l’enquête, il s’inquiète d’emblée de son absence totale d’émotions qui en fait déjà un monstre aux réparties glaciales. Seules manquent les preuves… Dans son ouvrage (Crime et folie, pp. 383-86), Marc Renneville rappelle la filiation entre le genre théâtral (les scènes du Grand-Guignol) et le cinéma naissant établissant les conventions de la folie (et de la peur) dans le jeu des acteurs : « l’homme mentalement dérangé a les yeux écarquillés et la pupille fixe ». regard...Dans le cas d’Hannibal, la folie se loge déjà dans l’effroi initial et ne le quittera plus.

regard 2

Pour le reste, la figure du psychiatre-fou qui fera le succès du scénario est finalement assez triviale… et l’on devine déjà qu’il choisit psychiatrie parce qu’il est fou…

Gaspard Ulliel et Anthony Hopkins dans le rôle d’Hannibal Lecter