Psychologisation des rapports sociaux de travail. Regards croisés sur la diffusion du langage psychologique
Lundi, octobre 15th, 2007Appel à articles:
Numéro coordonné par Hélène Stevens
Laboratoire PRINTEMPS (CNRS - UMR 8085)
Université de Versailles – Saint-Quentin-en-Yvelines
et
Centre de Sociologie du Travail, de l’Emploi et de la Formation
Université Libre de Bruxelles
Le mouvement d’individualisation des méthodes de mobilisation de la main d’oeuvre,
d’évaluation des compétences et de gestion des carrières, opéré au cours des années 1980,
connaît au fil des années une déclinaison progressive vers une psychologisation.
Le langage psychologique s’impose ainsi aujourd’hui comme un intermédiaire central pour
décrire et expliquer des situations professionnelles, et pour agir sur elles. En témoignent les
nombreux dispositifs qui, des tests de personnalité au coaching, en passant par les stages de
développement personnel ou de gestion du stress, et des formations à l’Analyse
Transactionnelle ou à la Programmation NeuroLinguistique, sont destinés à des profils
socioprofessionnels de plus en plus larges et différenciés, dans l’entreprise mais aussi dans les
secteurs de l’insertion professionnelle, du travail social ou même associatif. En témoigne
également le langage ordinaire des acteurs au travail qui puise couramment dans le répertoire
psychologique pour interpréter une situation, évaluer l’activité d’un travailleur, résoudre une
difficulté pensée sous un angle interpersonnel.
C’est à ce glissement, du collectif vers l’individuel puis de l’individuel vers le psychologique,
qu’est consacré le numéro 17 de Sociologies Pratiques. Il entend décrire et analyser le
phénomène de diffusion grandissante d’un langage d’inspiration psychologique dans le
monde du travail.Si celui-ci est rendu particulièrement visible par la multitude des outils et dispositifs inspirés
de théories psychologiques mis en oeuvre dans les entreprises, les cabinets de conseils, les
ANPE ou missions locales, et par la profusion d’ouvrages de développement personnel dans
les rayons de librairie, relativement peu de publications sociologiques – et particulièrement en
sociologie du travail et des organisations – lui sont en revanche consacrés. Lorsque c’est le
cas, l’analyse est le plus souvent réalisée au niveau le plus immédiatement observable : celui
des intentions de ces pratiques. Dès lors, certains sociologues les interprètent – comme une
incapacité – ou volonté – à penser et traiter les déterminations sociales et organisationnelles
qui pèsent sur les comportements. Ils mettent en évidence les effets de responsabilisation des
individus et de dépolitisation des relations sociales qu’elles produisent et les considèrent
comme une figure renouvelée de contrôle social.Perspectives et thèmes du numéro
Sans renoncer à cette posture critique, l’objectif de ce numéro est de rendre compte, au-delÃ
des discours, des usages individuels, collectifs ou institutionnels qui sont faits d’un tel langage
psychologique ou de tels dispositifs. Il propose d’analyser ces objets au plus près des acteurs
et de leurs pratiques, afin de saisir les enjeux en situation et de dévoiler les effets dans leur
pluralité et complexité.
Différentes traditions et perspectives sociologiques sont ainsi convoquées. De même, la
transversalité de la problématique de psychologisation impose de faire appel à des travaux
issus de différents champs. Ainsi, sont concernées des recherches issues aussi bien de
sociologie du travail et des organisations (pour inscrire ces pratiques dans les transformations
du monde du travail), que de sociologie des politiques publiques (pour analyser leur
mouvement d’extension), de sociologie des professions ou d’histoire des sciences humaines
(pour analyser les dynamiques professionnelles des porteurs de ces pratiques ou saisir les
dialectiques entre savoirs théoriques et savoirs pratiques), de sociologie de la santé mentale
(pour saisir les débats, concurrences, enjeux et usages des différents courants psychologiques
qui les inspirent), mais aussi de sociologie politique ou des mouvements sociaux (pour
montrer en quoi elles relèvent de ce fameux « nouvel esprit du capitalisme »).
En contrepoint de cette ouverture, seront privilégiées les propositions d’article présentant des
résultats d’enquêtes :- empiriques, basées sur des observations directes de pratiques d’inspiration
psychologique et des suivis longitudinaux des acteurs impliqués ;
- historiques, permettant de faire apparaître les constructions intellectuelles, politiques,
professionnelles et sociales qui ont contribué à la formation de ces pratiques ;
- statistiques, cherchant à mesurer l’ampleur du phénomène.Avec ces exigences, cinq grandes séries de questions pourront être discutées :
1. Il s’agira tout d’abord, dans une perspective socio-historique, de revenir sur les
origines, transformations et modes de diffusions de ces pratiques psychologiques,
afin de comprendre pourquoi et comment le langage psychologique a été emprunté
pour résoudre des questions de travail et d’emploi qui jusqu’alors étaient pensées dans
des termes professionnels, organisationnels, politiques ou sociaux.
D’où proviennent ces pratiques ? Comment se sont-elles imposées dans le monde du
travail ? Sous quelles formes ? Quel rôle ont joué les professionnels de la santé
mentale et ceux intervenant dans l’entreprise (DRH, formateurs, consultants,
psychologues du travail, etc.) ? Etc.
Les réponses à ces questions permettront de replacer ces pratiques dans des
temporalités longues et particulièrement dans les processus de transformation du
monde du travail.2. Une attention sera ensuite portée aux contextes organisationnels dans lesquels
s’inscrivent ces pratiques et la place qu’elles y prennent.
Dans quel type d’organisation les retrouve-t-on ? A quels enjeux sont-elles censées
répondre ? Selon quels objectifs ? Quelles populations ciblent-elles ? Comment se
situent-elles dans l’ensemble d’un système de gestion de Ressources Humaines ?
Quelle visibilité ont-elles ? Quel budget leur est consacré ? Et plus particulièrement,
quelle place ont-elles dans une politique de formation, vis-à -vis de stages consacrés Ã
l’acquisition de savoirs et savoir-faire professionnels ? Etc.
Les analyses proposées contribueront à une réflexion sur les évolutions des modes
d’organisation du travail et de gestion de la main d’oeuvre, et leurs enjeux en termes de
collectifs de travail, de représentation, négociation et action collectives.
3. Ce sont ensuite les modalités de réception et d’appropriation dans les situations de
travail qui seront au coeur de l’analyse. Il s’agira de rendre compte des manières dont
ces dispositifs et outils sont accueillis et utilisés par les différents acteurs de
l’entreprise.
Que révèlent ou cristallisent des rapports sociaux de travail les accords, négociations
ou conflits autour de ces objets ? De quelle manière ces outils s’imposent-ils aux
acteurs ? Que nous apprennent les formes de participation des individus concernés sur
leurs situations concrètes de travail, leurs carrières, leurs conditions et rythmes de
travail ? Quelles stratégies d’appropriation ou de contournement, voire de
détournement, de ces pratiques par les acteurs peut-on observer ? Que deviennent ces
outils au fil du temps ?4. Enfin, la – délicate – question des effets sera analysée. L’enjeu sociologique est de
repérer ce que ces pratiques psychologiques produisent, en interrogeant à la fois les
normes qu’elles véhiculent et qu’elles peuvent imposer, et les pratiques
professionnelles, de relations de travail, de carrière et d’organisation du travail
qu’elles sont susceptibles de transformer.
Quel est le devenir des personnes concernées par ces dispositifs ? Comment
interprètent-elles leur situation ? Quel vocabulaire utilisent-elles pour le faire ? En
quoi ces outils constituent-ils de nouvelles contraintes ou au contraire des ressources
inédites ? Le langage psychologique s’impose-t-il à tous de la même manière ? Les
conséquences pratiques qui en ressortent sont-elles toutes du même ordre ? N’assistet-
on pas à des formes de résistances, individuelles ou collectives ? Les thèses
présentant les pratiques de psychologisation comme de nouvelles formes de
domination méritent-elles être nuancées ?
En prenant soin de replacer les réponses à ces questions dans une observation directe
de pratiques ou un suivi longitudinal d’acteurs, ce sont les conséquences d’une
diffusion d’interprétations et de pratiques psychologiques dans leurs dimensions
individuelles mais aussi collectives, organisationnelles et sociales, qui seront ici
examinées.5. En guise de question subsidiaire, un exercice de réflexivité s’impose, qui questionne Ã
la fois l’implication des sociologues dans ce processus de psychologisation des
rapports de travail, les effets sur la place de leur discipline dans les champs
scientifique, politique et économique, et les postures qu’ils peuvent adopter face Ã
cela. Il interroge également leur rapport aux savoirs constitués ou mobilisés par les
chercheurs de disciplines voisines ou par les acteurs sociaux (consultants,
gestionnaires, syndicalistes, acteurs associatifs, etc.).
Quel rôle les chercheurs en sciences humaines et sociales ont-ils joué dans ce
processus ? Leur intérêt pour « le retour de l’acteur », leur description des souffrances
psychiques des travailleurs, leur « découverte » de la subjectivité y ont-ils contribué ?
L’imposition d’interprétations psychologiques dans de multiples champs du social a-telle
eu des conséquences sur leur place et leur légitimité dans les débats et
interventions publiques ? A-t-elle fait bouger les frontières disciplinaires ? A-t-elle
nécessité de nouvelles approches méthodologiques ? Comment aujourd’hui les
sociologues analysent-ils leur discipline au regard de ce processus ? Quelle autre
position que celle de la dénonciation peuvent-ils tenir ? De quelles méthodes,
ressources et légitimité disposent-ils pour « re-socialiser » les questions de leurs
interlocuteurs de terrain, pour maintenir ou réintroduire une perspective sociologique,
pour traiter les problèmes de manière socio-historique ou politique ?
Avec ces intentions, le numéro pourra présenter des résultats d’enquêtes sur des terrains
variés, offrant un croisement de perspectives et faisant varier les échelles d’analyse et les
points de vue.Format des propositions d’articles
Le format final des contributions ne devra pas excéder 27 000 caractères (espaces compris).
Dans un premier temps, les auteurs doivent adresser une intention d’article de une à deux
pages maximum, précisant la problématique de l’article, les thèmes développés et des
indications sur son assise empirique.
Les intentions doivent être envoyées par voie électronique à sp17@sociologies-pratiques.com
avant le 12 novembre 2007.Une réponse de la revue sera donnée sur l’intention d’article sous 2 semaines.
L’acceptation de l’intention d’article ne présume pas de l’acceptation de l’article final qui est
soumis au comité de lecture de la revue.
Les articles devront être remis le 15 janvier 2008 pour une publication en octobre 2008.