SAVOIRS SERIEUX, SAVOIRS À PLAISANTERIE ,DANS L’HISTOIRE DES SCIENCES DU PSYCHISME

janvier 28th, 2009

Le Jeudi 5 février et le Vendredi 6 février 2009
Workshop organisé par l’Action Concertée Incitative (CNRS, programme « Histoire des savoirs »)

De l’âme corps au corps esprit. Les concepts mis en pratiques et les pratiques mises en concepts. Histoire croisée de la psychologie, de la psychiatrie et de la psychanalyse

(Responsable : Régine Plas),

et le Centre Alexandre Koyré CRHST.

Avec le soutien de la Société Française pour l’Histoire des Sciences de l’Homme (SFHSH)

et de la Société d’Histoire des Savoirs sur le Psychisme (SHSP)

Dans une communication publiée en 1928 sous le titre « Parentés à plaisanteries », Marcel Mauss s’intéressait à un mode de parenté qui intriguait les ethnologues. Dans certaines sociétés, la belle-mère et le gendre, le neveu et l’oncle (ou la tante), les beaux-frères et les belles-sœurs, selon les cas, entretenaient rituellement une familiarité contrastant avec le respect habituellement requis entre parents ou alliés et pratiquaient entre eux des plaisanteries de toutes sortes, bonnes ou mauvaises, souvent lestes ou obscènes. On avait donc affaire à un type de lien socialement prescrit qui ne pouvait se réduire à de l’interindividuel ou à de l’interpersonnel. Mauss évoquait à ce propos un « besoin de détente » qui saisit les humains en société et il donnait comme exemple les « messieurs se relâchant au fumoir de trop longues courtoisies auprès des dames ». Mais il ne s’en tenait pas à cette explication psychologique générale et il indiquait que ce type de parenté devait être compris dans le contexte de cultures particulières, marquées par des représentations mythiques, juridiques, religieuses et esthétiques qui rendaient possibles ces liens prêtant à rire.
Nous voudrions transposer librement ces descriptions et ces analyses dans le domaine de l’histoire des savoirs, principalement occidentaux, et les appliquer en particulier aux sciences du psychisme -psychiatrie, psychologie, et psychanalyse. Il nous semble en effet que l’on pourrait évoquer, au sein de ces disciplines, l’existence de savoirs à plaisanteries qui s’opposeraient à des savoirs sérieux et qui oscilleraient même, parfois ou souvent, des uns aux autres. L’exemple du fumoir donné par Mauss n’est plus anodin pour nous, car il touche à ce que nous appelons désormais les savoirs sur le sexe et le genre. On pourrait montrer que ceux-ci, du XIX^e siècle à nos jours, ont partiellement migré du registre du léger à celui du grave. Quoi qu’il en soit de cet exemple précis, parler de savoirs à plaisanterie implique que l’on s’intéresse aux liens entre le contenu des savoirs et leur réception sous le signe du rire et que l’on adopte une perspective anthropologique ou culturelle sur ces liens.
Parce qu’ils se proposent d’étudier le moi, la subjectivité, le sujet « naïf », la folie, l’enfance, le féminin ou, de façon plus générale, l’inconscient, les savoirs et les pratiques du psychisme touchent au tabou, à l’indécent, à l’intime ou à l’embarrassant, au plaisant ou à l’incongru, à l’absurde ou au grotesque, au puéril ou au futile – autant de domaines qui, en société, amusent, font rire, ou encourent le risque du ridicule. Comment les sciences psychologiques - psychologie, psychiatrie, psychanalyse - s’exposent-elles à la plaisanterie, au rire et au risible dans leurs discours et leurs pratiques, comment les contournent-elles, comment s’en servent-elles ?
Cette relation au rire et au ridicule paraît être une caractéristique des sciences et des savoirs psychologiques, et - dans une moindre mesure, mais cela demande à être vérifié -, de certaines autres sciences humaines, notamment celles qui s’intéressent au corps, au sexe, au genre, au paranormal, au « primitif » ou au « sauvage ». Les objets des sciences de la nature, en effet, quoique suscitant des émotions de toutes sortes, ne semblent faire rire que lorsqu’ils ont trait en quelque manière au comportement humain (ou animal). Les sciences de l’homme, en revanche, paraissent rencontrer le problème du rire, du risible et du ridicule pour des raisons constitutives, dans la mesure où l’homme rit de ses semblables. Faire une science de l’homme, et tout particulièrement du psychisme humain, c’est s’intéresser (notamment) à ces aspects qui, ordinairement, suscitent l’amusement ou le rire – qu’il s’agisse d’en parler « sérieusement », ou de produire une science amusante à leur sujet. C’est également instaurer des pratiques savantes, qui, en tant qu’elles créent elles-mêmes des situations d’interaction entre individus, peuvent à leur tour amuser ou faire rire les sujets psychologiques qui en font l’objet, le public auquel elles sont adressées ou encore les scientifiques eux-mêmes. Ce comique savant peut alors être volontaire ou involontaire, et valoir, selon les cas, comme problème épistémologique à surmonter, opportunité méthodologique, ou encore outil rhétorique à manier. Les psychologues, les psychiatres et les psychanalystes peuvent notamment faire du sourire ou du rire une arme pour laïciser et désacraliser. Ils peuvent aussi, à l’inverse, se revendiquer comme investis socialement d’une mission sérieuse, voire presque sacrée, au risque d’apparaître comme de nouveaux clercs et de s’exposer par là même à la moquerie ou au ricanement des profanes. Les sciences psychologiques peuvent donc ainsi diversement quêter la connivence, mais aussi déclencher l’ironie ou le discrédit des pairs, des sujets étudiés, et des non spécialistes : lorsqu’on pratique ou étudie, d’une manière ou d’une autre, des savoirs à plaisanterie, on s’expose parfois à devenir soi-même objet de plaisanterie.
Nous nous proposons donc d’interroger la spécificité de la relation qu’entretiennent les savoirs du psychisme au divertissement, à la plaisanterie, au comique, et à l’humour. Il ne s’agit nullement de dresser un quelconque bêtisier, mais au contraire de faire l’hypothèse que ce thème permet d’explorer certaines contraintes épistémiques ou culturelles propres à ces sciences, d’interroger leurs relations complexes avec des formes de savoirs ou de pratiques plus populaires et, de ce fait, considérées comme moins sérieuses, et enfin d’examiner la spécificité de leur mode de réception et de validation (à l’intérieur ou à l’extérieur de la communauté scientifique). Les directions de recherche que nous proposons semblent ici d’autant plus prometteuses que l’histoire des savoirs psychologiques s’est souvent attachée à faire une analyse des énoncés plus que des modes d’énonciation et de réception. En outre, l’historiographie, lorsqu’elle s’est intéressée aux émotions étudiées ou suscitées par ces savoirs, a généralement privilégié d’autres affects (l’amour et la sexualité, la peur et la souffrance psychique) et insisté, jusqu’ici, sur des aspects plus sombres ou plus dangereux des pratiques psychologiques.

1 - Un premier axe du workshop pourrait donc consister à examiner la façon dont les sciences du psychisme ont appréhendé les objets habituellement tenus pour risibles ou amusants – le sexe, les femmes, mais aussi les rêves, les mots d’enfants, les anecdotes sur les animaux, les croyances populaires, les émotions ou traits de personnalité ridicules, les comportements absurdes ou extravagants, etc. - qu’il s’agisse alors pour elles de neutraliser le rire ou de le solliciter. Les sciences psychologiques, lorsqu’elles ont voulu traiter par exemple de l’enfant ou de la femme hystérique, se sont en effet démarquées des « contes de nourrice » et des plaisanteries rituelles sur la femme, mais elles ont aussi adopté parfois le ton et le style naïf ou plaisant que requéraient leurs sujets. Inversement, les sciences du psychisme ont contribué à rendre potentiellement risibles ou comiques certains objets ou comportements considérés jusque-là comme sérieux ou sacrés (l’âme, l’introspection, la croyance religieuse, les émotions morales, etc.) - en les ramenant, par exemple, à des déterminations organiques ou sociales inaperçues. Pour se référer au cas de la France, on peut faire l’hypothèse que les savoirs et les pratiques du psychisme se constituent, aux XIX^e et XX^e siècles, dans une relation ambiguë de rivalité mais aussi d’appropriation par rapport à ce qui était jusque-là du domaine du religieux et, plus généralement, du sacré, dans un contexte historique spécifique de sécularisation.
2 - Une autre direction de recherche pourrait toucher à la manière dont les investigations psychologiques elles-mêmes peuvent, délibérément ou à leurs dépens, créer du comique. La psychologie sociale, par exemple, construit des dispositifs expérimentaux apparentés au genre théâtral reposant sur la manipulation et la tromperie du sujet d’expérience, l’usage de comparses et une forme d’/a parte/ avec le lecteur qui rappellent des situations de « farces » ou de « caméras cachées ». Ces scénarios potentiellement comiques ou grinçants pourraient se retrouver déjà dans l’hypnotisme expérimental du XIX^e siècle ou dans d’autres domaines de la psychologie expérimentale. On peut également songer aux modèles simplifiés de la vie mentale sur lesquels s’appuient les savoirs du psychisme comme à un facteur spécifique de comique ; ainsi, les études de cas qui mettent en scène des individualités-types renouent-elles parfois avec le genre de la satire ou la caricature ; de même les expériences de psychologie, lorsqu’elles visent à révéler les déterminismes agissant sur le comportement humain, pourraient être vues comme des dispositifs qui « plaquent du mécanique sur le vivant » – l’essence même du comique, selon Bergson. Si ces expériences apparaissent parfois aux non-spécialistes comme dérisoires, ridicule, ou tristement drôles, on pourrait également s’interroger sur le rôle qu’a positivement joué (et joue encore) le potentiel comique dans l’efficacité et la notoriété de certaines expériences de psychologie.
3 - Une autre piste de recherche pourrait enfin renvoyer aux usages spécifiques de l’ironie et de l’humour dans la réception et la critique des doctrines et des pratiques psychologiques. Ainsi il nous semble qu’aux XIX^e et XX^e siècles, des approches qui ont proposé une recomposition générale des savoirs sur l’homme, et dont la reconnaissance académique a fait problème, se sont exposées au rire, dans la mesure notamment où elles se sont constituées comme des mouvements parallèles aux sociabilités savantes officielles et comme des contre-cultures. On pourrait évoquer la physiognomonie, la phrénologie, le magnétisme animal, le positivisme, l’hypnotisme, la parapsychologie, la psychanalyse. Ces savoirs ont eu d’autant plus à affronter et à assumer la plaisanterie ou le ridicule qu’ils ont touché à des objets considérés socialement comme légers, relevant du roman, du théâtre, voire de la blague, de la caricature ou de la chanson plus que des sciences respectables.
On peut également penser au rôle spécifique joué par l’ironie et l’humour dans la tradition des « pamphlets » anti-psychologiques écrits par des philosophes (Politzer, Canguilhem) ; ou encore au /topos/ du psychologue incapable de comprendre ses semblables dans la vie courante (Alfred Binet mis en scène par le dramaturge François de Curel, Pierre Janet passé au crible des souvenirs de sa fille Hélène), parallèle à celui du psychiatre plus fou que ses fous.
Ces exemples n’ont aucune prétention à l’exhaustivité. Ils visent seulement à proposer quelques pistes et à donner des idées. Le but de ce workshop peut être aussi de faire apparaître de nouveaux domaines de savoirs à plaisanterie ainsi que des comparaisons internationales auxquelles nous n’aurions pas pensé, et d’élargir l’empan chronologique des investigations sur les savoirs à plaisanteries.

PROGRAMME

Jeudi 5 février 2009

Salle 241, Maison des Sciences de l’Homme, 54 boulevard Raspail, 75006 Paris

9h30-10h30. *Rafael MANDRESSI* (CNRS, Centre Alexandre Koyré) : « Hippocrate sur scène : comédie de caractères, humeurs et humour dans l’Angleterre de Ben Jonson et de Shakespeare ». Discutante : Stéphanie Dupouy (Ecole Normale Supérieure).

10h30-10h45. Pause

10h45-11h45. *Nathalie RICHARD* (Université de Paris I, Centre Alexandre Koyré) : « La psychologie au salon : Taine, Thomas Graindorge et les formes d’une science humaine mondaine ». Discutante : Régine Plas (Université Paris Descartes, Centre Alexandre Koyré).

11h45-12h45. *Daniel BECQUEMONT* :* *(Université de Lille III) : « Caricatures, plaisanteries, quolibets : /L’Origine des espèces/

Vendredi 6 février

Centre Alexandre Koyré, Pavillon Chevreul, 3me étage, 57 rue Cuvier (Jardin des Plantes), 75005 Paris

9h30-10h30. *Hervé Guillemain* (Université du Maine) : « Croyances religieuses et savoirs “psy” au XIX^e siècle : la migration d’un objet du sacré à la dérision ? » Discutant : Jean-François Braunstein (Université de Paris I).

10h30-10h45. Pause

10h45-11h45. *Vincent Guillin* (Collège de France) :* « *Savoir rire entre les lignes : l’exemple de l’“hiéropsychologie” ». Discutant : Jean-François Braunstein (Université de Paris I).

11h45-12h45. *Emmanuel Delille* (Centre Alexandre Koyré) : « Une parodie de /Bouvard et Pécuchet /par Henri Ey (1955) ». Discutant : Jean-Christophe Coffin (Université Paris Descartes, Centre Alexandre Koyré).

12h45-14h30. Pause déjeuner.

14h30-15h30. *Nicole Edelman* (Université de Paris X-Nanterre) : « Sexe, mensonges et représentations caricaturale du magnétisme (fin XVIII^e - années 1880) ». Discutante : Régine Plas (Université Paris Descartes, Centre Alexandre Koyré).

15h 30-15h45. Pause

15h45-16h45. *Jacqueline Carroy* (EHESS, Centre Alexandre Koyré). « Faut-il rire des rêves et de la science des rêves ? » Discutant : Andreas Mayer (/Max Planck Institute/* *for the History of Science, Berlin).

16h45-17h45. *Remy Amouroux* (Centre Alexandre Koyré) : « Marie Bonaparte et la psychanalyse dans la presse française de l’entre-deux-guerres ». Discutant : Andreas Mayer (/Max Planck Institute/* *for the History of Science, Berlin).

de Charles Darwin ». Discutant : Jean-Christophe Coffin (Université Paris Descartes, Centre Alexandre Koyré).

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