Organisation : Françoise Parot & Steeves Demazeux
Les travaux de Jerome C. Wakefield sur la dépression et la parution de la traduction française de The Loss of Sadness (publié en 2007 avec Allan V. Horwitz), invitent à s’interroger sur la nature de cette catégorie diagnostique et motivent l’organisation de ce colloque.
Une réaction de tristesse intense à une perte semble une constante à travers les époques, voire les civilisations ; les diverses manifestations de cette tristesse sont également constantes : des pleurs intenses, un état de déchéance, la perte d’appétit et de sommeil par exemple. La « mélancolie », souvent associée à de tels états lorsqu’ils sont considérés comme pathologiques, est devenue « dépression » vers la fin du 19e siècle. Les premiers outils diagnostiques ont pris la forme de nomenclatures de troubles, de listes de symptômes statistiquement corrélés, différente des récits de cas cliniques qui caractérisaient la nosographie psychiatrique jusqu’alors.
Ces outils, qui classent la tristesse intense comme étant « normale » ou « pathologique », ont évolué au cours du 20e siècle. Jusqu’au DSM-III (1980), le diagnostic prenait en compte des facteurs environnementaux dits déclenchants dans l’histoire particulière du patient. L’accent mis sur les symptômes observables a ensuite permis d’homogénéiser les démarches diagnostiques et de réaliser des études statistiques à grande échelle. La parution des DSM-III et surtout du DSM-IV a de fait précédé de peu « l’épidémie de dépression » dans tous les pays occidentaux. La parution prochaine du DSM-V sera-t-elle un nouveau tournant, en réintégrant par exemple les facteurs liés aux circonstances vécues ?
La prise ou non en considération des facteurs environnementaux, et en particulier de causes déclenchantes de la tristesse intense, se répercutent sur le nombre de personnes considérées comme « malades » ; en effet, l’identification des « dépressifs » sur la seule base symptomatique conduit inévitablement, selon J. C. Wakefield, à la multiplication de faux positifs. Ceux-ci sont intégrés dans des protocoles de recherches, y compris pharmacologiques, ce qui les biaise, avec des conséquences évidentes sur les politiques de santé publique. Est-ce que la dépression constitue alors un phénomène anthropologique lié à l’identité contemporaine, ou bien toute société a-t-elle identifié des tristesses d’intensité et de durée jugées excessives ? L’ampleur même de cette question suggère l’impact des choix de l’outil de diagnostic sur la représentation de cette entité nosologique.
Le colloque Dépression ou tristesse s’intéressera à ces choix et à leur impact dans une perspective historique, méthodologique et anthropologique. Il abordera des questions telles que :
Qu’est-ce qui a déterminé les changements dans la manière de penser les critères diagnostiques ? Et quelles en ont été les conséquences sur la statistique de la dépression dans différents pays ? Que sera la dépression dans le DSM-V ? Quelles en seront les conséquences ? Quel rôle ont joué les faux positifs dans la mise au point de médicaments anti-dépresseurs ? Quel sera l’apport des neurosciences, et en particulier des techniques d’imagerie cérébrale, dans le diagnostic, le traitement et l’évaluation des approches thérapeutiques ? Sur un plan plus anthropologique, qu’est-ce qui dysfonctionne dans la dépression ?
Le colloque sera organisé de manière à stimuler des discussions approfondies de perspectives différentes. Pour cela, les communications des intervenants seront distribuées un mois avant le colloque et des commentateurs seront désignés pour introduire les débats.
Ce colloque sera gratuit, ouvert à tous, en particulier aux étudiants de l’Institut de Psychologie et aux enseignants chercheurs de cet Institut.
Programme
17 juin 2010
Matin: 9h – 12h
9h : accueil
9h30 : introduction (Françoise Parot, Université Paris-Descartes)
9h45 : « Les critères de la dépression et le DSM » [Depression criteria and the DSM] (Steeves Demazeux, IHPST, Paris)
10h05: discutant (Derek Bolton, King’s College, Londres)
10h15 : réponse et discussion
10h40 : pause café
11h : “The concept of depression: does it work in primary care?” [Le concept de dépression et les problèmes qu’il soulève en médecine de ville] (Christopher Dowrick, University of Liverpool)
11h20 : discutant (Françoise Champion, CeRMeS3-Equipe Cesames, Paris)
11h30 : réponse et discussion
12h -14h : pause déjeuner
Après-midi: 14h – 18h30
14h: “The Disappearance of Depression” [La disparition de la dépression] (David Healy, Cardiff University)
14h20 : discutant (Bernard Granger, Université Paris Descartes)
14h30 : réponse et discussion
15h: pause café
15h15 : « La dépression dans le cerveau : comme un désir de causalité » [Depression in the brain: a desire for causality] (Fernando Vidal, Institut Max Planck, Berlin)
15h35: discutant (Xavier Briffault, CeRMeS3-Equipe cesames, Paris)
15h45 : réponse et discussion
16h30 – 18h30 : projection d’un film et débat
18 juin 2010
Matin : 9h-12h
9h : accueil
9h30 : “The Loss of Sadness: Is Normal Sadness Being Misdiagnosed as Mental Disorder ?” [ La perte de la tristesse: la tristesse normale est-elle abusivement diagnostiquée comme une maladie mentale ?] (Jerome Wakefield, New York University)
9h50 : discutant (Alain Ehrenberg, CeRMeS3-Equipe Cesames, Paris)
10h : réponse et discussion
10h30 : pause café
11h : « Blues Darwinien: psychiatrie évolutionniste et dépression » [Darwinian Blues: evolutionary psychiatry and depression] (Luc Faucher, UQAM, Montréal)
11h20 : discutant (Denis Forest, Université Lyon 3)
11h30 : réponse et discussion
12h -14h : pause déjeuner
Après-midi : 14h-18h
14h : « Comment devenir une pathologie sociale ? » [How to become a social pathology ? ] (Alain Ehrenberg, CeRMeS3-Equipe cesames, Paris)
14h20 : discutant (Jerome Wakefield, New York University)
14h30 : réponse et discussion
15h00 : « Perte, vécu de perte, ritualisation du deuil et mélancolie : une esquisse con-ceptuelle, pour défendre quelques points de vue de la psychanalyse » [Loss, bereavement, mourning, and melancholia: a conceptual sketch, in defence of some psychoanalytic views ] (Pierre-Henri Castel, CeRMeS3-Equipe Cesames, Paris)
15h20 : discutant (Fernando Vidal, Institut Max Planck, Berlin)
15h30 : réponse et discussion
16h : pause café
16h15 – 18h00 : débat général et conclusion du colloque
Contact : Françoise Parot - francoise.parot at wanadoo.fr