Le complot oedipien de Vienne, par Andreas Mayer, FAZ, 19 avril 2011
mai 2nd, 2011A l’occasion de la traduction allemande du pamphlet d’Onfray contre Freud, mon collègue Andreas Mayer (Max Planck Institute for the History of Science) vient de consacrer un excellent article dans le journal FAZ (Frankfurter Allgemeine Zeintung). Je propose d’en diffuser ici une version française, traduite par ses soins :
Le complot oedipien de Vienne
par Andreas Mayer
« Qu’est-ce que la psychanalyse a fait au ciel pour mériter d’être défendue par Elisabeth Roudinesco et vilipendée par Michel Onfray ? » s’exclamait Michel Crépu il y a un an face à la foire d’empoigne autour du livre “Le crépuscule d’une idole” dans les média français (1). Il n’était pas le seul à désespérer du niveau de cette violente querelle. Non seulement grâce aux contre-attaques de Roudinesco, qui est sans doute la psychanalyste la mieux branchée dans les réseaux de média francais (avec une chronique dans Le Monde et un compagnon qui dirige les Éditions du Seuil), une étrange guéguerre bien franco-française a trouvé une très grande publicité. Vient de paraître la traduction allemande du brulôt d’Onfray suivi au pas de la réponse de son adversaire. Il est permis de douter qu’un public allemand s’intéresse à une polémique qui ne s’explique que si l’on prend en compte la réception particulière de Freud en France lors de ces dernières années. Contrairement à l’Allemagne, Freud fait partie du canon philosophique français, ce qui a amené des intellectuels français, de Sartre à Derrida, à prendre position par rapport à ses écrits. On comprend alors pourquoi Michel Onfray, qui a quitté son poste de professeur de lycée pour fonder une université populaire à Caen en 2002, se consacre aussi, dans le projet de sa Contre-histoire de la philosophie, à la psychanalyse. Bien que le livre se présente comme une critique de Freud inspirée par Nietzsche, Onfray ne fait rien d’autre que de reprendre la liste des péchés commis par le fondateur de la psychanalyse, telle qu’elle a été compilée par les auteurs du Livre Noir de la psychanalyse en 2005. Comme plusieurs de ces auteurs, Onfray est un ancien adepte renégat des doctrines du « chaman viennois » qui l’ont fasciné jusqu’au moment où il a été converti par le philosophe Mikkel Borch-Jacobsen. On ne s’étonnera donc guère qu’Onfray reprenne presque tout de ce dernier : en premier lieu l’idée que la psychanalyse ne serait qu’un édifice de chimères, érigé sur les mensonges ou les illusions de son fondateur, une « science privée » valide pour le seul cas de Freud qui aurait fait une théorie de sa propre névrose pour l’imposer ensuite à ses patients. Ainsi le complexe d’Oedipe serait devenu « d’un problème personnel un fléau de toute l’humanité ». Onfray souscrit à la thèse selon laquelle la psychanalyse est une religion née de la réaction contre l’esprit des lumières. On retrouve aussi chez lui une vision de monde manichéenne selon laquelle l’historiographie de la psychanalyse se divise inévitablement dans deux camps : les historiographes orthodoxes, qui ne feraient rien d’autre que de tisser une légende produite par Freud lui-même, et une petite bande d’esprits critiques qui se battent de manière courageuse contre cet obscurantisme pour enfin faire briller la lumière de la vérité. Onfray pratique aussi la méthode qui consiste à juger l’oeuvre freudienne selon le caractère de son auteur, tel qu’il le rencontre dans les sources qui contiennent à son avis la vérité sans fard : les lettres à son ami Fliess ou à sa fiancée Martha Bernays, par exemple, mais aussi les mémoires quelque peu douteuses de sa bonne Paula Fichtl. Ce qui se présente, avec beaucoup de fracas, comme une « analyse nietzschéenne », n’est en fin de compte rien d’autre que de la psychobiographie à l’emporte-pièce, qui combine une herméneutique de la suspicion avec un “regard par le trou de serrure”. Onfray récite des thèmes bien connus, en les éliminant de leur contexte pour trouver, porté par un excès de zèle pubertaire, une interprétation racoleuse. Comme le fait que Freud avait l’habitude de voyager avec sa belle-soeur Minna et qu’il partageait parfois une chambre avec elle. C’est la preuve pour Onfray non seulement qu’ils ont eu des rapports sexuels, mais aussi (et cela est encore plus grave) que Freud vivait sous le « principe de l’inceste », tout en montrant une attitude répressive par rapport à la masturbation et à l’homosexualité. Ces déclarations tonitruantes s’expliquent si l’on prend en compte du fait qu’Onfray se déclare adepte du freudo-marxisme et de Wilhelm Reich en particulier (il y en a déjà fait l’éloge dans un autre livre, mais sans faire beaucoup de bruit) et de la révolution sexuelle prêchée par ce dernier. On ne s’étonne donc pas trop que Freud apparaisse dans les pages d’Onfray aussi comme le « compagnon de route » des fascistes. Mais ces lectures simplistes et parfois absurdes ne s’expliquent entièrement que face à la véritable cible d’Onfray : à savoir l’image de Freud érigée par celle qui se comprend elle-même comme l’ « historienne officielle » de la psychanalyse en France. Car pour Elisabeth Roudinesco il va sans dire que le médecin viennois s’inscrit dans la tradition française des lumières et ensuite dans celle des avant-gardes littéraires ; il va aussi sans dire que ses doctrines ont été entravées en France par le racisme et par l’antisémitisme. La réplique de Roudinesco au « brulôt » d’Onfray (bien mal traduit par un traducteur allemand qui ne connaît pas le sens moderne figuré du mot et le rend dans son sens littéral de « Brandgeschoss ») ne comporte aucune surprise. Elle s’en tient à la formule selon laquelle les critiques de la psychanalyse sont à considérer comme des malades qui démontrent une résistance affective. Et elle se livre donc à un diagnostic de psychanalyse sauvage selon lequel Onfray souffre d’une haine pathologique de Freud, diagnostic auquel le ton assez personnel du livre invite déjà. Et sa tentative de mettre le freudo-marxiste Onfray dans le même sac que des auteurs d’extrême droite n’est guère convaincante. Bien que Roudinesco cherche à se défausser sur Onfray et les « Freud bashers » du manichéisme, elle ne fait que de le reproduire sans cesse. En France les grandes polémiques ont souvent eu des effets sur la pensée et l’action ; dans le petit monde des médias français, celles-ci ont dégénéré en farce.
(1) Le divan dans de beaux draps, Libération, 24 avril 2010. http://www.liberation.fr/culture/0101632050-le-divan-dans-de-beaux-draps
© Andreas Mayer (Frankfurter Allgemeine Zeitung, 19 avril 2011)